Réflexions du rabbin Frija Zoaretz présentées par ses élèves et amis à l’occasion de son 80e anniversaire
- Sous la direction de Zevoulon Buaron,
- Traduit de l’hébreu par Claire Drevon
Pages 159 à 176
Citer cet article
- Sous la direction de BUARON, Zevoulon,
- Traduit de l’hébreu par DREVON, Claire,
- Sous la direction de Buaron, Zevoulon.,
- et al.
- Sous la direction de Buaron, Z.,
- Traduit de l’hébreu par Drevon, C.
https://doi.org/10.3917/rhsho.205.0159
Citer cet article
- Sous la direction de Buaron, Z.,
- Traduit de l’hébreu par Drevon, C.
- Sous la direction de Buaron, Zevoulon.,
- et al.
- Sous la direction de BUARON, Zevoulon,
- Traduit de l’hébreu par DREVON, Claire,
https://doi.org/10.3917/rhsho.205.0159
Notes
-
[1]
Rabbi Frija Zoaretz est né en 1907 en Libye. Militant sioniste, il a fondé puis rédigé un journal qu’il nomme Nos vies. Pendant la Seconde Guerre mondiale, il est envoyé au camp de Giado. Il immigre en Israël en 1949. Activiste connu du public et élu député, il milite auprès des Juifs d’origine libyenne. En 1960, il publie Les Juifs de Libye, recueil de souvenirs sur des sujets divers reflétant leur vie. Il s’agit du premier livre traitant des Juifs de Libye. Zoaretz a également écrit de nombreux poèmes sur Eretz Israël, le sionisme et les soldats juifs venus d’Eretz Israël. Le texte présenté ici a été rédigé par Zoaretz après sa sortie du camp de Giado ; il y décrit la vie dans le camp.
-
[2]
Le Dr Zevulon Buaron, enseignant et éducateur, est chercheur spécialisé sur les Juifs de Libye, et très actif au Centre pour l’héritage des Juifs de Libye. Il est l’auteur, entre autres, d’un livre en hébreu sur Les Coutumes matrimoniales des communautés de Libye, Netanya, Moreshet Israël, 1994
-
[3]
Selon la loi juive, la moindre faute dans un rouleau de la Torah le rend impropre à l’usage et doit être rectifié par un sofer, scribe expert en calligraphie hébraïque. (N.d.T.)
-
[4]
Pour les soldats et policiers arabes en Libye sous domination italienne, il existait trois grades de sous-officiers : chaouïch, bilouk-bachi et choumbachi.
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[5]
Grade de sous-officier dans la police italienne, correspondant à peu près à adjudant (et non le mot maréchal parfois employé par l’auteur – N.d.T.)
-
[6]
Ville de province à environ 80 kilomètres de Homs.
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[7]
Près de Sirat, à 400 kilomètres à l’est de Tripoli.
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[8]
Dans la région du Fezzan, à mi-chemin entre Syrte et Sabah. (N.d.T.)
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[9]
Cette ville peut aussi être mentionnée sous les noms suivants : Gargaresh, Gargarech, Gargaresc, Gargáresc, Qarqarish ou Qarqarish. (N.d.T.).
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[10]
Village ancien situé à 18 kilomètres à l’est de Tripoli.
-
[11]
Quorum de dix hommes requis pour la prière en commun. (N.d.T.)
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[12]
Bible hébraïque, acronyme hébreu désignant l’ensemble du Pentateuque, du Livre des Prophètes et des Hagiographes. (N.d.T.)
-
[13]
Rappellons ici les noms des autres camarades qui triomphèrent de l’épreuve de cette époque, les regrettés Khalfallah, fils de rabbi Nissim Nahum, Shimon Maïmon ben Khmouss et Tsion Shaul Haddadi.
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[14]
Isaïe, LVIII, 8. (N.d.T.)
-
[15]
Par chance, on ne nous fit pas rejoindre les prisonniers envoyés en Italie. Des rumeurs fondées circulaient alors à Tripoli selon lesquelles le bateau transportant les prisonniers avait été coulé en chemin pour l’Italie par des avions britanniques et qu’il ne restait pas un seul survivant.
-
[16]
Gouverneur de la province.
C’est ainsi que tout a commencé
1C’était le vendredi 27 Kislev 5701 (27 décembre 1939) environ trois mois après que l’Italie se soit rangée aux côtés de l’Allemagne dans la guerre contre l’Angleterre et les États-Unis. Il était près d’une heure de l’après-midi, je revenais alors des abattoirs de Homs, ville de Libye où je travaillais pour la communauté depuis 21 ans, au rabbinat, à l’école, et comme abatteur rituel de l’endroit, depuis le 17 Av 5788 (3 août 1928). Je rentrai chez moi, comme je l’ai dit, des abattoirs et, en chemin, j’entrai à la synagogue, je m’assis sur un banc du couloir pour souffler un peu et pour examiner ensuite le rouleau de la Torah qui devait être utilisé le lendemain pour la lecture de la section hebdomadaire, comme d’habitude [3].
2Une heure s’était à peine écoulée qu’apparut un bilouk-bachi [4] de la police qui me demanda de venir à la police parce que le « maresciallo [5] voulait me parler ». Je n’avais aucune raison de m’inquiéter. Cette convocation n’avait rien d’inhabituel dans la vie publique. J’étais parfois convoqué à la police pour diverses questions d’intérêt public ; aussi, je me levai d’un cœur léger pour accompagner le bilouk, persuadé que l’affaire prendrait quelques instants et que je reviendrais chez moi pour me préparer en vue du shabbat. Nous arrivâmes au poste de police, entrâmes dans un long corridor jusqu’au bureau du policier de service, et là, il s’avéra, à ma grande surprise que j’avais été convoqué à la police non pas pour un entretien avec le maresciallo, mais pour tout autre chose, bien plus grave.
3– Prenez-lui ce qu’il a dans les poches, dit le bilouk au policier qui me remit entre ses mains, et mettez-le en garde à vue.
4Je n’en croyais pas mes oreilles. « Suis-je en état d’arrestation ? Que dites-vous, bilouk ? Est-ce que vous ne vous trompez pas ? Qu’est-ce que cela signifie ? », bredouillai-je, stupéfait et regardant le bilouk dans l’espoir qu’il découvrirait qu’il s’agissait véritablement d’une regrettable erreur.
5– Désolé, je ne me trompe pas, rabbi, me répondit le bilouk sur un ton d’excuse. C’est l’ordre que j’ai reçu.
6Et, tout en parlant, il sortit de sa poche une feuille de papier qu’il me montra où figuraient mon nom, celui de mon père, mon adresse, etc. « Vous voyez bien qu’il n’y a pas d’erreur, et croyez-moi, je ne connais pas la raison de tout cela. Je ne fais qu’exécuter les ordres », ajouta-t-il.
7Quelques instants plus tard, on me fit entrer dans la salle de garde à vue, après que j’eus remis au fonctionnaire de service le couteau et la pierre qui me servait à l’aiguiser, lesquels se trouvaient en permanence dans ma poche pour l’abattage rituel des volailles, ainsi que ma montre de gousset à chaînette.
8C’était une petite pièce nue, au sol de béton, avec une lucarne au-dessus du linteau de la porte qui éclairait un peu la pièce en cette froide journée d’hiver. Au milieu de la pièce, un lit en bois, un peu incliné, était fixé au sol, et la porte comportait un petit guichet grillagé à travers lequel on pouvait regarder et parler. Telle était la salle de garde à vue. […]
En prison
9Il était près de minuit lorsqu’arriva une voiture à la porte de la prison de Misrata [6]. La pluie tomba à torrent pendant tout le trajet qui dura quelques heures, et le froid était vif. Je descendis de la voiture qui continua à rouler avec les prisonniers grecs vers le camp de concentration de Bu’ayrat al Hasun [7]. Le gardien, un Arabe âgé d’une cinquantaine d’années qui me connaissait depuis mon séjour temporaire dans la prison de Homs, me fit entrer dans une grande pièce où étaient allongés sur des paillasses une trentaine de prisonniers arabes. Il me montra d’un geste de la main un endroit libre où je pourrai m’allonger, sortit et verrouilla la porte. Je m’assis sur les deux couvertures qu’il m’avait données ; je portais un manteau d’hiver que je n’ôtai pas à cause du froid.
10Je restai ainsi une bonne heure et décidai en moi-même de rester assis jusqu’au matin. Quelles étaient mes pensées à ce moment, il n’est guère difficile de le deviner. La petite ampoule électrique, qui obscurcissait la pièce plus qu’elle ne l’éclairait, les dizaines de prisonniers arabes couchés tout au long de la pièce, les ronflements qui retentissaient de temps en temps, ici et là, ainsi que le crépitement de la pluie qui tombait des gouttières dans la cour de la prison, tout cela aggravait la détresse de mon cœur et y faisait régner la tristesse. L’Arabe allongé à côté de moi ouvrit soudain les yeux et me demanda : « Pourquoi ne t’allonges-tu pas ? » Je lui répondis que je ne pouvais pas dormir. J’ignore combien de temps s’écoula et soudain, j’entendis un cliquetis dans la serrure, la porte s’ouvrit et le gardien me fit signe de sortir, ce que je fis. Il me conduisit dans une petite pièce, avec un lit occupé par quelqu’un. Sur le sol de béton, il y avait une demi-paillasse et deux couvertures, et le gardien me dit : « Voilà votre place ». Il sortit et verrouilla la porte. Qu’est-ce qui avait provoqué ce changement ? Qu’est-ce qui avait conduit le gardien à changer ma situation pour une autre, humaine, plus ou moins « convenable » ? Je l’ignore. Je pensai que cette bienveillance venait du Ciel et la foi se renforça en moi que la délivrance viendrait bientôt et que je sortirai des ténèbres vers la lumière.
11Une fois la porte verrouillée, l’homme qui était sur le lit entama une discussion avec moi. Il se révéla que c’était un citoyen grec originaire de Tripoli, tailleur célèbre de son métier. Il était en prison pour deux semaines parce qu’il avait oublié de se présenter à la police une fois par mois conformément aux instructions en vigueur depuis la guerre entre l’Italie et la Grèce. En tant que ressortissant étranger, il avait le droit de recevoir un lit dans la prison. Ceux qui étaient nés en Libye et n’avaient pas de nationalité étrangère, comme moi, ne bénéficiaient pas de cette faveur et devaient dormir sur une paillasse avec deux couvertures ; libre au détenu de les placer sous lui ou sur lui.
12Avant même que le jour ne soit levé, la porte s’ouvrit : c’était un privilège réservé aux citoyens étrangers qui étaient autorisés à se rendre aux toilettes et dans la cour une bonne heure avant les autres prisonniers. Je bénéficiai ainsi moi aussi de ce privilège de mon voisin grec. […]
Départ de la prison
13Très tôt, un samedi matin, le 12 Tevet 5701 (11 janvier 1941), on nous fit sortir de la prison, le vénérable rabbi Moshé (de mémoire bénie) et moi-même, et on fit venir la voiture qui devait nous conduire dans la petite ville de Houn [8]. Au bout d’une petite heure, Dieu soit loué, monsieur Yehouda Zanzouri, alors président du comité de la communauté de Misrata (aujourd’hui, il habite à Ashdod), se présenta, muni d’un thermos de café, et entama la conversation avec nous. Comme l’heure du voyage approchait, il me révéla que ma femme et mon fils se trouvaient dans la ville. Ils étaient venus de Homs dans l’espoir qu’on leur permettrait de me rendre visite à la prison. Cette autorisation ne leur fut pas donnée parce que « je n’[étais] pas prisonnier ». J’étais désolé d’entendre ces propos et je demandai à Monsieur Zanzouri : « Peut-être pourrait-on les faire venir ici. » La réponse fut : « C’est loin, et ils ne pourraient pas arriver à temps. »
14Encore une goutte de chagrin dans la coupe.
15Le véhicule arriva enfin. C’était un camion chargé de colis destinés à Houn. Nous montâmes nous asseoir sur les paquets, et avec nous deux gardiens arabes, escorte appropriée à des prisonniers politiques « dangereux ». Les gardiens étaient des hommes bons, qui discutaient beaucoup entre eux ou avec nous, nous encourageaient par leurs propos et m’exhortèrent à goûter quelque chose, « et tout cela passera », et autres paroles de consolation de ce genre.
16C’était un jour froid du mois de Tevet, ce qui contraignit le chauffeur arabe à arrêter son véhicule après avoir roulé quelques dizaines de kilomètres ; il descendit avec son aide ramasser des chardons et alluma un feu autour duquel nous nous regroupâmes tous.
17La route était longue, déserte et monotone. Plus nous avancions, plus le paysage devenait désertique ; des deux côtés de la route s’étendaient des dunes à perte de vue, et il n’y avait pratiquement pas de circulation, que ce soit dans notre sens ou en sens inverse. Le désert.
La forteresse de Bou Njem
18Au coucher du soleil, nous arrivâmes à un grand fort ancien (datant probablement de l’époque romaine). Une haute muraille l’entourait et, à l’intérieur, quelques constructions servaient d’habitations et d’arsenaux aux gens de l’endroit, des soldats italiens et arabes. Cette forteresse se dressait comme un géant de légende dans une mer infinie de dunes.
19Elle portait le nom de Bou Njem, et je me souvins alors d’une expression courante dans la bouche des Juifs de Tripoli : lorsqu’ils veulent évoquer une grande destruction, ils disent « ruine de Bou Njem ».
20Nous entrâmes avec nos accompagnateurs. L’accueil des gardiens et soldats de l’endroit ne fut pas mauvais. On nous donna de l’eau pour nous laver le visage et les mains, et on nous offrit même du pain et du lait provenant de boîtes importées d’Italie qui furent les bienvenues.
21La grande fatigue occasionnée par le long et pénible trajet nous fit dormir toute la nuit jusqu’aux petites heures du matin lorsqu’on nous réveilla pour continuer le voyage jusqu’à notre destination : Houn.
22Peu avant huit heures du matin, nous entrâmes dans la ville. Le véhicule s’arrêta et, avec notre escorte, nous nous rendîmes à pied au poste de police. En chemin, nous passâmes devant un café et demandâmes à nos accompagnateurs de nous permettre d’entrer boire un café. Ils acceptèrent volontiers, puis nous continuâmes jusqu’au poste de police. […]
23C’est une petite ville dont toutes les maisons sont basses, d’un seul étage, faites d’argile mêlée de chaux, sans pierre et, bien évidemment sans blocs ; les constructions sont donc très délabrées et les ruines abondent. […]
24La population italienne de la ville était composée principalement de militaires, des officiers et leurs familles, des soldats italiens en grand nombre, ainsi que des soldats arabes dont la plupart étaient mariés. Tous ces militaires apportaient de la vitalité à la ville et contribuaient à son développement sur le plan commercial et en matière d’emplois. Les autorités de la ville étaient militaires et placées sous la direction d’un colonel.
25L’eau pompée des puits de la ville n’était pas potable, elle dégageait une très forte odeur de soufre. Les autochtones en buvaient et n’en étaient pas indisposés, mais quiconque n’était pas de l’endroit ne pouvait supporter son odeur et son goût. Une voiture de la municipalité avec un grand réservoir d’eau arrivait chaque matin de la ville voisine, située à une quinzaine de kilomètres de Houn ; les gens venaient remplir leur jarre ou leur seau d’eau destinée à la boisson et à la lessive.
26L’eau, qui se trouvait à une profondeur de deux ou trois mètres sous terre, était puisée en majeure partie à l’aide d’ânes car, à une telle profondeur, il n’était nul besoin d’un bœuf ou d’une vache, comme c’était l’habitude dans d’autres parties de la Libye. Dans de petits potagers, on cultivait des tomates, des oignons, des carottes, etc. ; je vis aussi de petites superficies plantées de blé ou d’orge, irriguées, bien sûr. Autour, des palmiers donnant des dattes de l’espèce qu’on trouve dans cette région aride, et elles constituent une part appréciable de l’alimentation des habitants, parce qu’elles sont délicieuses et très sucrées. Une grande partie de cette production est envoyée à Tripoli ou dans le reste de la Libye et se vend à bon prix.
Soulagement et sauvetage
27Environ une semaine s’écoula dans le désœuvrement et l’ennui. L’inquiétude pour l’avenir était grande : que se passerait-il dans quelques semaines lorsque le dernier sou serait épuisé et qu’on ne pourrait même plus acheter du pain ? Je n’avais en poche pas plus de 200 ou 300 lires, somme insignifiante même à cette époque, et la question « que mangerai-je demain » me tourmentait beaucoup, car il n’était pas concevable que je puisse continuer à manger le pain de la charité. Le salut vint de là où je ne l’attendais pas : notre hôte, le regretté Jacky Berdah, me demanda : « Est-ce que votre père n’était pas expert dans la fabrication de friandises, vous aurait-il appris ce métier ? »
28Je répondis : « Oui, tout ce que mon père sait faire, je le sais aussi. »
29Il me proposa alors de faire un essai, de préparer quelques échantillons des friandises et de les envoyer aux autorités, le chef de l’armée et de la police ; peut-être en retirerais-je quelque chose pour gagner ma vie. J’acceptai bien sûr la proposition et comme je n’avais pas d’argent pour acheter les ingrédients nécessaires, sucre, farine, amandes, etc., le regretté Jacky me prêta 400 lires. J’achetai les ingrédients et me mis au travail, avec pour aide le regretté Rabbi Moshé, de mémoire bénie. Le problème du four ne se posait pas, Jacky avait un petit four qui se trouvait dans un monceau de ruines. Nous le réparâmes sur-le-champ et nous le fîmes chauffer pour la cuisson. Tout se passa fort bien et la marchandise fut excellente. Nous préparâmes quelques paquets et Jacky, de mémoire bénie, qui connaissait les officiers en envoya un à chacun, et nous attendîmes les réactions.
30Le lendemain matin, je me rendis chez l’officier de police, le commandant Benedetti pour lui dire que je savais confectionner des friandises et que je lui demandais l’autorisation de travailler. Il me répondit : « Oui, j’ai goûté ce que vous avez préparé, c’est très bon et je vous remercie, vous pouvez aller travailler et vous n’avez pas besoin de permis. »
31Dès lors, nous commençâmes à travailler et notre effort fut couronné de succès. Nous louâmes une maisonnette d’une pièce pour y travailler. La regrettée Rachel, épouse de Jacky, nous prêta un pilon de cuivre, une grande cuve et d’autres ustensiles. Nous travaillions en nous posant la question de la commercialisation de la marchandise. En ville, il y avait deux ou trois grands cafés appartenant à des Arabes, qui, le soir étaient toujours remplis de soldats italiens. J’allai trouver le patron de l’un de ces cafés et proposai de lui apporter quelques centaines de pâtisseries appelées ossi dei morti confectionnés avec une pâte sucrée et croustillante fourrée d’amandes et de sucre, excellente friandise, accompagnant à merveille un thé ou un café. Je montrai au patron du café un échantillon que j’avais apporté. Il goûta, se régala, et je convins avec lui d’un prix qui lui laisserait un très honnête bénéfice, lui précisant que si la marchandise ou une partie de la marchandise n’était pas vendue, je la reprendrai. Quelques heures plus tard, je lui apportai 200 pièces et m’en allai. Le soir, je revins et découvris que tout avait été « arraché ». Le lendemain, je doublai la quantité, à la demande du patron, et cette fois aussi, tout disparut. Cela continua chaque jour. Au bout d’une semaine, le patron d’un autre café vint me demander de lui apporter aussi de ces friandises. Je ne lui promis rien, car je craignais d’irriter son concurrent, le patron du premier café et je devais obtenir son accord. De fait, lorsque je lui fis part de la proposition qui m’avait été faite, il fit un bond comme s’il avait été mordu par un serpent et me dit : « Gardez-vous de faire une chose pareille ! Pourquoi travaillez-vous ? Pour vendre et gagner de l’argent. Travaillez autant que vous pouvez et apportez-moi la marchandise, directement du four jusqu’ici, et vous recevrez immédiatement le prix. Vous voulez recevoir une avance ? Je vous donnerai tout l’argent que vous voulez ! » Bien évidemment, je ne fis pas affaire avec le deuxième patron de café.
32La vérité finit toujours par se savoir, et on sut bientôt que, dans cette ville du désert aride, on pouvait se procurer d’excellentes friandises. Un jour vint chez nous un sergent italien responsable de la mensa (de la salle à manger) des sous-officiers qui nous commanda un certain nombre de gâteaux. Nous honorâmes la commande à sa grande satisfaction et, quelques jours plus tard, le sergent responsable de la mensa des officiers vint nous trouver, lui aussi pour commander des gâteaux. Il les reçut. […]
Le cadi
33À Houn, il y avait aussi un cadi (juge religieux musulman) du nom de cheikh Mohammed Amar Albouïchi, un célibataire d’une trentaine d’années, intelligent, cultivé, sociable, que nous avions rencontré quelques jours après notre arrivée à Houn au domicile de notre hôte Jacky, de mémoire bénie. Il s’y rendait presque chaque jour. Il était originaire de Syrte, et le regretté rabbi Moshé qui avait assumé les fonctions de rabbin de cette ville pendant quelques années, l’y avait connu. Lui aussi eut le sentiment qu’il devait nous inviter, et il s’excusa de ce qu’étant célibataire, il lui était impossible de préparer quelque chose en notre honneur chez lui, alors, il se contentait d’un cadeau : un mouton vivant qu’il nous donna, c’était un cadeau très important si l’on tient compte du fait qu’à Houn, la viande casher était introuvable. Il n’y avait pas de Juifs dans la ville et, de toute façon, il n’y avait pas de boucher casher. C’était un Arabe originaire de la ville de Misrata qui approvisionnait en viande l’armée italienne en poste dans la ville et qui abattait chaque semaine quelques bêtes. Nous lui demandâmes de nous laisser procéder à l’abattage d’une bête dont nous lui achèterions une importante quantité au prix qu’il fixerait. Il refusa catégoriquement. Ce fut un cas tout à fait exceptionnel dans cette ville hospitalière. […]
34Tels furent quelques-uns des événements que nous avons vécus à Houn, où les habitants étaient d’un naturel plaisant, hospitaliers, où le climat était supportable et où l’on gagnait bien sa vie et si nous y étions restés pendant deux années entières, nous serions revenus avec des biens relativement importants, mais le Ciel en décida autrement : le jour de Pourim de cette même année (5700/1941), deux mois après notre arrivée à Houn, ordre fut donné de nous transférer à l’intérieur du pays, et c’est ainsi que nous arrivâmes au camp de détention de Qarqarish, à quelques kilomètres de Tripoli.
À Karkarish [9]
35Là, nous trouvâmes de nombreux détenus, Juifs ou non-juifs. Parmi les Juifs, il y avait, entre autres, le regretté Zakino, de mémoire bénie, qui fut ensuite président de la communauté de Tripoli, et ses deux frères, les célèbres marchands de thé, M. Djourno et son fils, la famille Levi Graziani et d’autres personnes connues.
36Notre impression ne fut pas mauvaise. Nous nous trouvions « au sein de notre peuple », et ce fut pour nous un soulagement de constater que de plus grands et de meilleurs que nous étaient eux aussi arrêtés. Il régnait une atmosphère de civilité et le moral n’était pas mauvais.
37Je ne peux pas ne pas mentionner ici un bel exemple d’humanité de la part de nos frères juifs internés dans le camp. Deux ou trois jours après mon arrivée, le jeune Elyahou (Lillo) Djourno me prit à part et me remit une somme d’argent en murmurant : « C’est de la part de nos amis, une petite aide pour vous, je vous demande de l’accepter. » Je fus extrêmement ému de constater cette fraternité juive et, comme je n’avais alors pas besoin d’aide, je persuadai le bienfaiteur que je n’avais nul besoin de cela. Je lui montrai mon portefeuille et son contenu et lui demandai de rapporter l’argent à ses amis en y joignant mes remerciements. Il sembla un peu confus, s’excusa et s’en alla. […]
À Sidi Abd el Krim
38La forteresse est située à environ quatre kilomètres du village de Tadjourah [10] construit sur une colline peu élevée, entouré d’une muraille. On y pénètre par une grande porte à laquelle est bien sûr posté un garde. Dès l’entrée se trouve, sur la droite, un long couloir souterrain d’environ quatre mètres de large et de trois mètres de haut, où il y a assez d’air et de lumière. Ce couloir servait autrefois à loger les soldats, et ses murs étaient percés de meurtrières par lesquelles les soldats pouvaient observer le terrain et tirer sur l’ennemi. Il était si profond qu’un homme pouvait aisément s’y tenir debout, ses épaules atteignant le niveau des meurtrières, et observer le terrain dehors. Dans ce couloir semi-circulaire qui jouxtait la muraille, il y avait suffisamment de place pour le grand nombre de lits que nous avions installés à une distance raisonnable les uns des autres, et où nombre d’entre nous dormions. […]
La qualité humaine des prisonniers
39Le nombre total de prisonniers oscillait en général entre cent dix et cent quatorze. Le changement dépendait du nombre de détenus libérés sur ordre venu d’en haut, et des nouveaux qui arrivaient.
40Il y avait là toute une mosaïque de peuples : les Arabes constituaient la majorité, et nombre d’entre eux étaient des cheikhs qui avaient autrefois participé à la révolte contre les Italiens au cœur de la Libye, pendant la Première Guerre mondiale et dans les années qui suivirent. On trouvait aussi quelques prisonniers du village de Zoara, non loin de la frontière tuniso-libyenne, dont le « métier » était le franchissement illégal de frontières et le passage de marchandises sans droits de douane ou contrebande, ainsi que toutes sortes de « suspects » aux yeux des autorités italiennes qui les avaient arrêtés pour plus de sûreté.
41Il y avait aussi des prisonniers de nationalité grecque, dont le pays était alors en guerre contre l’Italie, ainsi que des prisonniers britanniques originaires de l’île de Malte et installés à Tripoli depuis plusieurs générations. D’autres, des chrétiens italiens, étaient suspectés d’être des opposants à l’idéologie fasciste, etc.
42Parmi les Juifs, il se trouvait des ressortissants britanniques ou français, résidant en Libye depuis plusieurs générations, qui conservaient leur nationalité étrangère. D’autres n’avaient aucune nationalité étrangère (comme moi qui écris ces lignes), nés en Libye et citoyens libyens, arrêtés à cause d’une quelconque suspicion de la part des autorités italienne.
43Voici quelques exemples : les regrettés Juato Berda et Abraham Falah étaient savetiers, cordonniers ; ils se rendaient chaque jour au port de Tripoli, s’asseyaient dans un coin et, avec leurs pauvres outils de travail, réparaient les chaussures des portefaix arabes du port ou des marins des bateaux.
44Le regretté Yossef Samia et son ami (que Dieu lui prête longue vie) Hlafo Legali, étaient chauffeurs de camions et se trouvaient toujours sur les routes entre Tripoli et Benghazi.
45Le regretté Moshé Cohen, un bossu, gagnait sa vie en effectuant de petits travaux de couture et autres activités « suspectes » de ce genre.
46Les relations entre les détenus étaient excellentes. Le malheur commun les unissait tous, ils se traitaient les uns les autres avec respect et dans un esprit de fraternité, et durant toute notre détention dans le camp, il ne se produisit pas un seul cas de dispute, on n’entendit pas une seule expression d’animosité pour raison nationale ou religieuse. Au contraire, la fraternité se manifestait en ces temps difficiles.
La vie au camp
47La vie était monotone. Il n’y avait pas de travail hors du camp (le commandant du camp me dit qu’il n’était pas habilité à autoriser quelqu’un à sortir pour travailler, réponse qu’il me donna lorsque, désireux de gagner quelques lires, je lui demandai la permission d’aller travailler dans une exploitation agricole appartenant à des Italiens et située à environ un kilomètre du camp). Les prisonniers passaient la journée à préparer des repas, à faire la lessive et le ménage, à écrire des lettres chez eux et, bien sûr, à se rendre visite et à discuter. Les prières étaient aussi au programme chaque jour. Des prisonniers de trois religions : des fidèles juifs, musulmans et chrétiens priaient chaque jour, seuls ou en commun. Nous, nous avions minyan [11] chaque jour, et au lieu d’un rouleau de la Torah dont nous ne disposions pas, nous lisions dans une Bible. Nous organisions aussi des cours d’hébreu et de Tanakh [12] qui durèrent plusieurs mois, et dont les participants tirèrent grand profit. Il y avait parmi nous les frères Abraham et Yitzhak Reginiano (de mémoire bénie) qui étaient citoyens britanniques et qui possédaient une papeterie à Tripoli. Ils offrirent des cahiers, des crayons et de la craie. Une porte du couloir souterrain nous servait de tableau et tout se passait très bien. Avec le temps, je donnais aussi des leçons, des poèmes ou des proverbes, à apprendre par cœur. Je me souviens que, plus d’une fois, alors que nous cuisions le repas et que je me trouvais près d’un jeune garçon du nom de David Bokhobza, excellent élève au cours, il révisait et récitait la leçon tout en s’occupant du feu de bois sous la marmite. Ce jeune garçon si doué reçut un jour notification de sa libération, ce qui pour les prisonniers était véritablement une sorte de « résurrection ». Il me dit avec le plus grand sérieux que sa joie était mêlée d’un profond regret d’arrêter les leçons, parce que, de toute évidence, une fois libre, il ne pourrait pas continuer à étudier, faute de temps.
48Chaque jour, un gardien se rendait à Tadjourah et rapportait le courrier qui nous était destiné. Le courrier sortant était dispensé de timbrage.
Fraternité judéo-musulmane
49Je vais maintenant raconter deux exemples de la fraternité judéo-musulmane qui se manifestait ici.
50A) Moins d’une heure après l’arrivée des femmes au camp, je vis l’un des cheikhs arrêtés, un vieil homme honorable de Misrata, du nom de cheikh Abdallah Bayou, assis dans un coin, pleurant comme un enfant, spectacle très rare. Je m’approchai et, très étonné, lui demandai : « Que se passe-t-il, cheikh Abdallah, pourquoi pleurez-vous ? » Il continua à pleurer, se tordit les mains et me répondit avec une immense tristesse et beaucoup d’émotion : « C’est ainsi que le Maître de l’univers traite les femmes, c’est ainsi ? », et il continua à pleurer.
51B) Quelques instants après que j’eus demandé à Yitzhak Cohen de réunir des produits alimentaires, l’un des cheikhs, du nom d’Alhadi Bashaji, lui aussi de Misrata, homme droit, cultivé, pieux, dont j’appréciais énormément la conversation et les histoires, vint me trouver. Cette fois, il avait l’air sévère. Je vis qu’il contenait sa colère en me disant : « Aujourd’hui, vous avez commis une grave erreur ». Je lui répondis : « Seul Dieu, que Son nom soit loué, ne commet pas d’erreur. Expliquez-moi mon erreur et si, vraiment, je me suis trompé, je vous demanderai pardon. » Il dit : « Comment a-t-il pu vous venir à l’esprit d’envoyer Zaki faire une collecte de nourriture seulement auprès des Juifs ? Est-ce que nous ne sommes pas tous dans la même détresse ? Pourquoi faites-vous une distinction entre les Juifs et les Arabes ? » Ses paroles étaient cinglantes, et je répondis brièvement : « Je me suis trompé, ya cheikh, et je vous demande pardon. » Immédiatement, le cheikh appela les deux frères de la famille Naçouf, l’une des plus grandes familles de Tripoli, et leur dit de circuler parmi les Arabes et d’apporter de la nourriture. Moins d’une heure plus tard, ils apportèrent toutes sortes de denrées qui permettaient de préparer à manger en quantité suffisante pour tous ceux qui étaient arrivés – un repas chaud et nourrissant, après un épuisant voyage de deux jours sans nourriture chaude.
52À la tête des femmes qui étaient arrivées se trouvait une dénommée Ruth, indéniablement douée pour diriger et que toutes écoutaient. Dès le lendemain, lorsqu’elle nous vit cuire notre nourriture, elle déclara : « Ce n’est pas possible, il y a des femmes dans le camp, et c’est à nous qu’incombe la tâche de préparer la nourriture. » Aussitôt dit, aussitôt fait. Les hommes, qui n’attendaient que cela, furent pris en charge par les femmes pour tout ce qui concernait la cuisson des repas.
53Un ou deux jours après leur arrivée, Ruth nous fit la surprise d’un plat de couscous. Elle circula parmi tous les prisonniers et chacun prit une grosse cuillère, « que cela nous amène prochainement la libération », dit Ruth, et on l’appela le « couscous des prisonniers ». Je ne me rappelle pas combien de temps les femmes restèrent au camp avant d’être emmenées, comme les hommes avant elles, en Italie.
Autres exemples de fraternité
54Je mentionnerai ici la fraternité entre Juifs et non-juifs, et cette fois, il s’agissait des Grecs. Au milieu de l’année 5702 (1942), j’eus une grave crise de colique néphrétique accompagnée de fortes douleurs pendant plusieurs jours. Je ne pouvais plus me redresser et je marchais courbé. Mes amis firent ce qu’ils pouvaient dans un cas pareil : réchauffer la zone des douleurs, ce qui n’aida pas. L’infirmier arabe lui-même appelé du village de Tadjourah par le maresciallo, et qui s’occupa de moi pendant plusieurs heures échoua. Les douleurs étaient intolérables et le maresciallo décida d’appeler un médecin. Ce dernier, après un bref examen, trancha : « colique néphrétique », et me donna des gouttes à boire en recommandant de m’envoyer à l’hôpital de Tripoli. Au début, j’acceptai de partir, mais après avoir bien réfléchi, je revins sur ma décision. En voici la raison : chaque nuit, les avions britanniques bombardaient Tripoli et ses environs, et chaque fois, bien sûr, il y avait des victimes. Et comme je recevais et envoyais du courrier à ma famille une ou deux fois par semaine (ce que je n’allais pouvoir faire de l’hôpital), je me dis : qui sait quel souci et quelle angoisse je vais causer chez moi et aux membres de la communauté s’ils ne reçoivent pas un signe de vie de ma part.
55J’expliquai cela au maresciallo, et il me comprit.
56Je continuai à souffrir pendant un ou deux jours avant que Dieu n’envoie la délivrance par l’intermédiaire de quelques Grecs qui étaient internés avec nous. Ils me rendirent visite dans la journée et me demandèrent si j’étais prêt à subir un traitement un peu pénible. J’acceptai bien sûr et ils promirent de revenir dans la nuit pour le traitement. Ils arrivèrent, à quatre ou cinq, dont un jeune homme immense et robuste, un vieux loup de mer. C’était le « médecin ». Ils m’expliquèrent qu’en tant qu’hommes de la mer, habitués à ces attaques, ils connaissaient bien cette maladie et connaissaient un traitement simple et éprouvé. Ils avaient apporté des verres pour en faire des ventouses, de l’alcool et de l’huile. À la lumière d’une petite lampe à pétrole, une fois la porte bien fermée (par suite d’un bombardement, le courant avait été coupé) ils commencèrent le traitement avec les ventouses. « Ne vous moquez pas de nous, me dirent-ils, nous savons, par tradition, que le nombre de verres que nous posons ne doit pas être un chiffre pair, mais soit un, soit trois, soit cinq, etc. Et c’est ce que nous ferons aussi pour vous. » Ils posèrent treize ventouses dans la région des reins et des côtes. Le traitement était simple. On met un peu d’alcool dans la ventouse, on l’enflamme avec une bougie de suif allumée et, immédiatement, on la colle sur le corps, et les instants où elle est à même le corps, le malade a l’impression qu’elle « aspire » quelque chose. Presque immédiatement après la pose des ventouses, je ressentis un immense soulagement. Ensuite, il y eut le « massage » que me fit le jeune géant. De ses mains puissantes que, de temps en temps, il enduisait d’huile et d’alcool, il me brisa presque le dos et les côtes par son massage qui dura une trentaine de minutes. Ils me couvrirent soigneusement et me recommandèrent de préparer une serviette près de mon lit, car je « devais » transpirer pendant la nuit. Et ils prirent congé en me souhaitant bonne nuit. Le lendemain matin, j’étais un autre homme. Les douleurs avaient disparu et mon dos se redressa comme si de rien n’était. Béni soit le Guérisseur des malades. […]
À la frontière
57Le dernier endroit où nous fûmes détenus pendant une vingtaine de mois, depuis le soir de Pessah de l’année 5701 (1941) jusqu’au milieu de l’année 5703 (1943) fut la célèbre forteresse Abd el Krim, située à environ quatre kilomètres du village de Tadjourah. S’y trouvaient des détenus, on l’a vu, de toutes les confessions, dont nous autres quelques Juifs, certains de la ville de Tripoli, d’autres des villes de province (au cours des derniers mois avant la libération, furent amenés des Juifs de nationalité britannique de la ville de Gabès, au sud de Tunis).
58Les produits alimentaires étaient rationnés et les rations étaient si maigres qu’on pouvait à peine subsister. La plupart des détenus recevaient des suppléments de nourriture (ou de l’argent) de leur famille. Avec cet argent, ils pouvaient acheter des dattes, de l’huile et des légumes à un marchand ambulant qui venait souvent à proximité du camp.
59Ceux dont les familles ne pouvaient pas les aider en étaient réduits à se contenter de ce qu’il y avait. Les conditions étaient pénibles. La pénurie ne concernait pas seulement la nourriture, mais aussi certains vêtements. Les cigarettes manquaient. Certes, moyennant finances, nous recevions une ration hebdomadaire de cinquante cigarettes par personne, ce qui suffisait pour deux jours, tout au plus, aux fumeurs invétérés ; mais qu’en était-il des autres jours ? S’il y avait de l’argent, on pouvait acheter des cigarettes aux Arabes qui ne fumaient pas, mais sans argent ?
60Qui plus est, un sentiment de solitude prévalait, sentiment d’être oubliés de Dieu et des hommes. Les semaines passaient, les mois passaient, et la monotonie régnait en maître. Les relations entre les prisonniers et le monde extérieur se limitaient à la correspondance avec leur famille. La radio ou les journaux étaient formellement interdits, et la vie s’écoulait ainsi, grise, sur fond d’ennui. Et ce qui pesait le plus, c’était la rupture totale avec tous les camarades et amis. Ils avaient certainement peur – à juste titre – de prendre contact avec des camarades suspects aux yeux des autorités. C’était une époque troublée, le gouvernement était suspicieux et hostile, et le droit de chacun à la liberté ne valait pas grand-chose. Ainsi s’installait un voile lourd et sombre qui séparait les frères et les amis.
61Chez quelques camarades, cependant, les sentiments d’amitié et de fraternité l’emportaient sur toutes les appréhensions et tous les risques, et ceux-là trouvaient le moyen de venir en aide aux amis en difficulté, aide en argent ou en vêtements dont seuls ceux qui en avaient besoin à cette époque connaissaient la véritable valeur.
62Près de quatre années ont passé depuis et je garde un excellent souvenir de ces personnes si pleines de bonté. Certes, elles étaient peu nombreuses, mais je suis persuadé que bon nombre auraient voulu faire comme elles s’il n’y avait pas eu cette atmosphère de peur qui régnait alors. Parmi ces rares personnes, je citerai le regretté Amishadaï, de mémoire bénie [13].
63Toutes méritent bénédictions et gratitude. Mais je ne sais pas expliquer aujourd’hui ce qui m’a incité à écrire le poème suivant précisément en l’honneur du regretté Amishadaï. Peut-être l’aide qu’il prodigua à l’époque arriva-t-elle en un moment de profonde détresse et je m’en émus davantage, et j’ai voulu alors exprimer mon émotion en la couchant sur le papier.
64« La justice que tu as pratiquée marchera devant toi, et derrière toi, la majesté de l’Éternel fermera la marche [14]. » […]
Un nouveau commandant
65Quelques mois avant la libération, un groupe de détenus arabes et grecs s’évada du camp en creusant un trou sous la muraille de la forteresse. Ils furent en fait repris quelques jours plus tard, mais le commandant en poste, le maresciallo Ferrato fut remplacé par un nouveau commandant, le maresciallo Benedetti, celui qui était à Houn à l’époque où nous arrivâmes dans ce camp (voir plus haut, le chapitre 5, « Houn »). Lorsqu’il entra le premier jour et m’aperçut, il en fut étonné et affligé : « Vous êtes encore ici ? Quel dommage ! »
66L’arrivée de ce nouveau commandant apporta un net allégement dans les conditions de détention, aussi bien parce que les troupes de la huitième armée britannique approchaient et que les Italiens battaient en retraite, l’occupation de Tripoli par les Britanniques n’étant plus qu’une question de quelques mois, que parce que le maresciallo Benedetti était plus humain et plus courageux que son prédécesseur. À deux reprises, il me permit de me rendre à Tandjourah accompagné d’un gardien pour faire des achats au marché, à la fois pour moi et pour ceux qui m’avaient demandé de leur acheter quelque chose.
67L’atmosphère au camp correspondait à peu près au verset « Réjouissez-vous en tremblant (Psaume II, 11). Les rumeurs concernant la progression des Britanniques insufflaient dans les cœurs l’espoir d’une délivrance proche ; par ailleurs, selon d’autres rumeurs dont j’ignore l’origine, nous allions être transférés en Italie, ce qui nous remplissait d’inquiétude, mais Dieu merci, elles restèrent au stade de rumeurs.
Dans la prison centrale de Tripoli
68Le mardi de la section hebdomadaire de la Torah Bechallah, 13 Chevat 5703 (19 janvier 1943), ordre fut donné de nous transférer du camp à la prison centrale « Porta Benito ». On nous donna deux ou trois heures pour empaqueter nos affaires et on nous emmena en camion à la prison. Les timorés, parmi nous, y virent un signe de mauvais augure : « On veut nous regrouper avec les prisonniers et ensemble nous transférer en Italie [15]. » Nous étions debout dans le couloir de la prison en rangs par quatre, faisant la queue pour être inscrits. Le maresciallo s’approcha alors de moi et, d’un ton paternel, me dit : « Tâchez de calmer tous vos camarades. Vous êtes arrivés à la dernière étape. D’ici, vous n’irez nulle part jusqu’à ce que les portes s’ouvrent pour vous libérer. » Il continua : « Est-ce que je vous ai causé le moindre mal ? Mon attitude à votre égard n’était-elle pas humaine ? » Je fus très ému par ses propos et le remerciai du fond du cœur pour nous avoir bien traités, avec humanité, depuis le jour où je fis sa connaissance jusqu’à ce jour, et je lui promis de transmettre son message. C’est ainsi que nous prîmes congé, presque en pleurant.
69Pendant l’inscription des noms, il se passa une chose curieuse : lorsque j’arrivai près de la table à laquelle était assis un jeune Arabe en tenue de prisonnier qui écrivait les noms des nouveaux arrivants, nous nous regardâmes et, stupéfait, je dis : « Aziz ? » Et il me répondit, lui aussi avec étonnement : « Rabbi ? »
70Cet Aziz était autrefois interprète au tribunal de district italien dans la région de Misrata dont relevait aussi Homs, et j’y étais l’un des jurés (assesseurs), et voilà que nous nous rencontrions en prison, lui pour avoir fait usage du revolver qu’il portait – il avait un permis de port d’arme – lors d’une fantasia organisée dans un mariage, et moi – les choses sont connues.
71Le lendemain de notre arrivée fut organisée une petite délégation de détenus avec à sa tête un prisonnier appelé Hassan Nuri Lekviri Pacha, un homme important et considéré qui avait reçu son titre de Pacha des Britanniques à la fin de la Première Guerre mondiale. Les membres de la délégation rencontrèrent le directeur de la prison et lui dirent qu’il serait plus honorable pour le gouvernement italien de nous libérer avant l’arrivée des Britanniques, sans attendre qu’ils viennent nous délivrer. Il répondit que cela ne relevait pas de ses attributions et promit de communiquer la demande aux autorités compétentes. Le lendemain, qui était un jeudi, à midi, nous fûmes appelés à nous présenter dans la cour de la prison en rangs de quatre. Arriva le prefetto [16] accompagné de plusieurs dizaines de soldats armés de fusils qui nous entourèrent en demi-cercle, le doigt sur la gâchette, ce qui suscita une grande panique chez les couards. Le prefetto nous fit un discours enflammé et nous déclara, entre autres : « Nous quittons Tripoli pour un temps et nous reviendrons bientôt. Malheur à quiconque portera atteinte aux Italiens pendant notre absence. La sanction sera impitoyable… Demain, vous serez libres ! » Chacun peut imaginer notre joie à tous en entendant cette dernière phrase du gouverneur : Demain, vous serez libres ! Nous exultions : « Viva, viva Italia ! » Les uns pleuraient, les autres s’embrassaient. Le cœur débordait et par miracle n’explosa pas. Tous les soucis furent oubliés et on attendit avec impatience le lendemain où le soleil se lèverait pour notre dernière journée de prisonniers.
72Peu après le départ du gouverneur, le cheikh Mohammed Elkhadar vint me voir et dit : « Nous avons entendu dire que le chaos règne dans la ville. Des groupes de voyous volent en plein jour dans les rues, il n’y a ni police ni gouvernement. Nous avons réuni un peu d’argent et avons acheté deux fusils grâce au propriétaire du magasin à côté de la prison. Dites à chacun de vos amis qu’ils n’ont rien à craindre. Nous sortirons tous demain, en bon ordre, les armes à la main et malheur à qui osera nous attaquer ! » Je le remerciai et transmis ses propos à mes camarades. Par chance pour nous, cette crainte était vaine. Tout se passa bien comme je vais maintenant le raconter.
La libération
73Le vendredi, à midi, le directeur de la prison arriva. Il était courtois et bienveillant à notre égard. Il nous distribua une double ration de pain et nous ouvrit les portes. Le cauchemar qui avait duré environ vingt-six mois prit fin. Nous étions libres et, à l’instar de nos pères délivrés de la maison de servitude, chacun avec son baluchon à la main, nous étions, nous aussi, chacun avec sa valise et ses paquets à la main. Nous sortîmes dans la rue devant la prison et, à notre grand étonnement, nous vîmes une foule de gens venus accueillir leurs proches libérés. Tout finit toujours par se savoir ; ils avaient appris la nouvelle et avaient accouru. Il y avait aussi des carrioles, des moyens de transports publics dans Tripoli, qui ne demandaient pas moins de 45 lires pour aller au centre-ville. Comme je n’avais en poche que 35 lires, je décidai, faute de choix, d’aller à pied, lorsque soudain, j’entendis qu’on m’appelait : mon maître, mon maître ! C’était Issachar Kahlon, l’un de mes anciens élèves (il habite aujourd’hui à Bat Yam), qui avait lui aussi entendu la nouvelle et était venu à bicyclette pour m’accueillir. Nous plaçâmes la valise sur la bicyclette et commençâmes à marcher. Que Dieu se souvienne en sa faveur de cette belle action.
74Parmi les prisonniers libérés, il y avait aussi quelques Juifs originaires de Gabès (au sud de Tunis) qui, lorsque les Allemands pénétrèrent à Tunis, furent arrêtés et envoyés dans notre camp parce qu’ils étaient citoyens britanniques. C’était des gens droits et intègres, craignant Dieu, qui n’étaient jamais sortis de leur ville. Ils s’approchèrent de moi et, très inquiets, me dirent : « Comment ferons-nous ? Nous ne sommes jamais allés à Tripoli et nous ne savons pas où ni à qui nous adresser là-bas. Je les calmai et leur dis de venir avec moi, et que Dieu nous prenne en pitié. Nous partîmes et personne ne nous dérangea. Ici et là, je vis dans les rues des débris de fenêtres et de chaises, attestant du pillage qui s’était déroulé un ou deux jours auparavant. Nous marchions ainsi, mon élève et moi-même, et les « Gabésiens » derrière nous, jusqu’à ce que nous arrivions au centre de la nouvelle ville et voici que devant nous, apparurent rabbi Babani et Meghnagi, secrétaire général du tribunal rabbinique (tous deux hélas décédés aujourd’hui). Lorsque je lui demandai que faire de nos frères qui se trouvaient derrière nous, il répondit : « Pour l’instant, il n’y a ni communauté, ni tribunal rabbinique ni la moindre association ; entrez dans la ville et tout ira bien. Nous entrâmes et arrivâmes à un café très connu situé à l’entrée des rues du quartier juif (le café Elabed), alors rempli de Juifs. Il y avait là également le rabbin Bekhor Tsaban qui, lorsque je le mis au courant pour nos frères, nos hôtes, en informa les consommateurs du café et, en moins de cinq minutes, tout fut arrangé. Nos amis furent accueillis comme des frères, comme des invités du shabbat, un ou deux par famille, à la satisfaction des invités comme des hôtes.
75Lorsque vint le moment de se coucher, il me proposa quelques couvertures dans une voiture où je dormis, en sorte que je dormis dans la ville sans que la nouvelle soudaine de mon arrivée ne puisse, Dieu préserve, causer du tort. Cette même nuit de Shabbat Bechallah, 17 Chevat 5703 (23 janvier 1943), les Britanniques pénétrèrent dans la ville. Ainsi prit fin la domination italienne en Libye, qui avait duré près de vingt-trois ans (depuis octobre 1911).