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Je cite Alain Rey, Dictionnaire historique de la langue française, édition du juillet 2010.

VAQUER v.

est emprunté (1265) au latin classique vacare « être vide », d'où « être libre, inoccupé » et par figure « avoir du temps », « être oisif » (→ vacant) ; il est employé à l'impersonnel à l'époque impériale, dans vacat « il y a temps pour », « il est loisible de ». Vacare se rattache à une famille de mots indoeuropéens à w- initial, exprimant l'idée de vide, de lieu désert ; le germanique présente un radical wost- (anglais waste, allemand Wüste « désert ») ; Cf. vain ; vaste.

❏ Le verbe est introduit comme intransitif avec le sens latin « être vacant, sans titulaire », en parlant d'une charge, d'une dignité, etc., emploi disparu. ◆ La valeur figurée aboutit à deux acceptions opposées ; [❶] vaquer à qqch. (XIIIe s.) signifie « s'occuper de qqch. », le temps libre étant utilisé [souligné par moi] ; [❷] par ailleurs le verbe s'est employé pour « être inoccupé, chômer » (1382), d'où vaquer à qqn « avoir le temps de s'occuper de (qqn) » sorti d'usage (1530). ◆ Cette acception se développe, et vaquer signifie « suspendre ses fonctions pendant un certain temps », en parlant d'un tribunal, d'une administration (1549), puis à propos d'établissements scolaires (1636), vaquer en venant à se dire d'un écolier qui a un congé, des vacances* (1876). ◆ Dans l'acception première (« occupation »), la construction transitive vaquer qqch., « s'occuper de qqch., faire des projets » (1658, Scarron), est sortie d'usage, de même que vaquer à qqn (XVIIe s.), vaquer à soi-même (fin XVIIe s., Mme de Sévigné).

J’ai levé l’ambiguïté de ces « deux acceptions opposées » par un fléchage numéroté.. Même si l'acception ❷ est fidèle au latin vacare et va de soi, la première m'ahurit !

L'abîme entre vacare, et l'acception ❶, est trop insondable pour que je le saisisse! J’ai du mal à lire entre les lignes. Rey n’explique pas en détail la genèse et la dérive sémantique de l’acception ❶, qui est à l'antipode de ❷ et du latin vacare.

Par quelle alchimie le latin vacare a-t-il enfanté l’acception ❶, qui signifie « s'occuper de quelque chose » ? Comment raisonner intuitivement ce dévoiement où l’état d’«être libre, inoccupé » (du latin vacare) s'inverse en son contraire (« s'occuper de quelque chose », acception ❶ de vaquer) ?

Soit dit en passant, au cours de mes recherches, j'ai tenté de visionner cette vidéo - mais le chargement fait défaut !

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  • Peut-être parce que pour pouvoir vaquer à ses affaires personnelles, il fallait au Moyen-Âge être libre du travail de la terre, ou bien de ses devoirs religieux? Il en allait de même pour les études. Pour avoir le loisir d'étudier, il fallait être débarassé des tâches matérielles liées à la survie. Commented Feb 1 at 2:47
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    En latin văcō, āvī, ātum, āre I.2 être libre de, être sans : «n'avoir pas à travailler (à un retranchement)» ; d'où le sens II : «être inoccupé, oisif» ; d'où «avoir des loisirs pour qqch.» «avoir du loisir pour la philosophie» «vaquer à qqch., donner son temps à qqch., s'occuper de qqch.» Quand on n'est pas occupé par les affaires guerrières ou les affaires de l'état, on a du temps pour philosopher, exercer son corps, faire du droit... Exactement ce que @Clovis a transposé pour le moyen âge (il oublie les guerres!) Commented Feb 1 at 9:13
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    I’m voting to close this question because it is asking about the meanings a word had in Latin. I suggest the OP asks the question on Latin Language Commented Feb 1 at 9:25
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    @Nightingale Il est hautement contestable que la question soit appropriée sur Latin.SE. Même si Rey considère que l'ecception "il y a du loisir pour..." est encore du latin classique, il dit aussi que l'acception "occuper son temps à..." est médiévale et ne précise pas si le latin a contaminé le français ou si c'est l'inverse. Commented Feb 1 at 13:08
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    @FrançoisJurain Il suffit de regarder les dates pour savoir qui a contaminé qui. Au XIII ᵉs. ça faisait longtemps que oeuvre de Cicéron était connue des lettrés qui rédigeaient en français de cette époque. Commented Feb 1 at 14:02

2 Answers 2

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Le verbe latin vacare lorsqu'il est intransitif signifie au sens propre "être vacant" et, au sens figuré (avec compl. au datif), "être en vacance(s), avoir du loisir (Fr.Wkt sens 1) pour quelque affaire ou quelqu'un". Comme l'OP le fait observer, il est paradoxal que le verbe vaquer ait conservé le sens propre et, apparemment, remplacé le sens figuré par son exact contraire puisque nous pouvons, en français, vaquer à nos occupations professionnelles ou statutaires: celles dont, précisément, les vacances sont cenées nous dégager.

Le paradoxe se retrouve dans les substantifs dérivés de vacare: le Trône, le Saint-Siège qui vaquent pendant N semaines sont en état de vacance, les personnes en vacance(s) (Lat. vacatio, Anglo-Normand vacacioun d'où Angl. vacation: tandis que les vacancies sont des chambres ou des espaces inoccupés, plus généralement des ressources inutilisées) peuvent vaquer à leurs hobbies (tourisme, philosophie, etc. : même sens figuré qu'en Latin). À l'opposé et paradoxalement, les cours de justice et les parlements francophones vaquent à leurs travaux pendant leurs vacations c'est-à-dire précisément en-dehors de leurs vacances.

Il faut donc qu'à un moment, le temps de la vacatio ait cessé d'être un temps de loisir. Ce moment est à chercher dans l'organisation de la vie monastique qui, en plus d'allouer des temps séparés au labeur, au repos et à la vacatio, réglemente leur utilisation: la vacatio n'est pas une récréation, c'est le moment de vaquer à Dieu c'est-à-dire d'être pleinement attentif à Lui. Par exemple, la règle de Saint Benoît dit systématiquement "vaquer à la lecture" (vacare lectionis) pour lire, au sens de s'absorber dans la lecture.

C'est cette idée de changement de contexte, de table rase intellectuelle que le sens juridique de vaquer, vacation reprend du latin via la spiritualité chrétienne: une vacation, c'est un créneau horaire ou hebdomadaire pendant lequel une cour vaque à un seul dossier c'est-à-dire est complètement centrée sur lui. Pour continuer la métaphore de la vie monastique, le "labeur" qui est alors suspendu regroupe le recueil des griefs et des renseignements, la consultation des archives, la publication et l'archivage des jugements, la supervision des saisies, l'exécution des sentences etc.

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  • Il serait utile de faire le rapprochement avec avoir le loisir de, à mon avis. Commented Feb 1 at 20:28
  • Je vois plutôt une trajectoire similaire: vaquer à ses hobbies, c'est avoir le loisir de poursuivre ces hobbies. Commented Feb 1 at 20:54
  • Il faudrait aussi parler des termes otium en latin et σχολή en grec, qui justement désignait un temps pour le clergé régulier uniquement au Moyen-Âge. Commented Feb 1 at 21:02
  • @Clovis et effectivement, dans l'Antiquité comme au Moyen-Âge ce qui empêche d'être disponible ce sont les diversions du negotium: au monastère, le labeur manuel, les relations extérieures, bref: les préoccupations temporelles. Commented Feb 1 at 21:11
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    Je ne pense pas que la notion de "loisir" au sens moderne existait. Tout le monde travaillait la terre et les bêtes, sauf les nobles et le clergé, qui avaient "le loisir" de ne pas travailler de leurs mains. Même si le loisir est une activité imposée, au moins ce n'est pas le travail pénible des champs. Commented Feb 1 at 21:43
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Le même sens était déjà là en latin :

Tlf

vacare [+ datif, ou in + acc.] avoir des loisirs pour, s'occuper de

Gaffiot

vaquer à qqch, donner son temps à qqch, s'occuper de qqch

Ce n'est pas du tout étonnant qu'"avoir du temps libre" ait été décliné en "s'adonner dans son temps libre à" puis par abus de langage, ait dérivé vers simplement "s'occuper de". On retrouve de tels glissements absolument partout dans toutes les langues.

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    Il y a pourtant des gens qui s'en étonnent. Au point même de poster une question à ce sujet. La question n'est pas vraiment "s'agit-il d'un abus de langage?" mais plutôt "qu'est-ce qui a légitimé celui-ci en particulier et en français en particulier?". Commented Feb 3 at 15:07
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    Ben... vous êtes au moins deux à ne pas l'analyser. Et, vu le nombre de personnes qui n'ont pas posté de réponse, probablement bien plus. Commented Feb 3 at 15:10
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    @FrançoisJurain On ne peut pas faire le "slow motion" de l'expression qui glisse d'un usage vers un autre, car les dictionnaires étymo nous disent que le sens est apparu en telle année dans les sources, pour autant qu'on sache. Ma réponse me parait être à un niveau très acceptable de lien logique. La vôtre, basée sur une analyse plus sociétale/moeurs est intéressante mais reste une supputation (d'ailleurs rien ne dit qu'il n'y ait qu'une seule cause). Commented Feb 3 at 15:14
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    Par ailleurs l'existence du même sens de vacare dans des sources latines du 1er siècle av/ap JC semble indiquer que le glissement est assez naturel. Commented Feb 3 at 15:18
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    Dommage que "on" ne puisse pas, parce que c'est précisement ce dont l'OP a besoin. Et comme j'ignorais que "on" ne peut pas, je l'ai fait (pas forcément bien). Commented Feb 3 at 15:22

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